À Alger, où l’histoire coloniale française continue de s’écrire sous la plume du pouvoir, les urnes politiques semblent parler fort. Mais derrière le tumulte électoral, c’est en fait le président turc Erdogan qui tire les ficelles de cette nouvelle page mémorielle, pointant vers une influence politique grandissante qui dépasse les frontières algériennes.
La colonisation française qualifiée de « crime d’État » : une loi aux multiples enjeux à Alger
Le 24 décembre 2025, le Parlement algérien a adopté à l’unanimité une loi qui fait de la colonisation française une infraction pénale sans précédent sur le sol algérien. Cette initiative législative ne s’arrête pas à un simple rappel historique : elle criminalise toute forme de glorification de la colonisation avec des sanctions sévères. Ainsi, discours, écrits ou productions éditoriales contraires au récit officiel sont désormais passibles de lourdes peines de prison et d’amendes.
Cette loi verrouille le débat sur l’histoire coloniale et offre une immunité quasi absolue aux défenseurs du récit officiel. Sur la scène internationale, elle ne fait pas bouger les accords d’Évian de 1962, mais revêt une portée symbolique puissante. Pour le pouvoir algérien, bloqué face à une abstention massive aux élections récurrentes et un discrédit croissant, cette législation agit comme un levier de légitimation.
Quand les urnes parlent, mais Erdogan sourit : la Turquie étend son influence politique à Alger
Si l’adoption de cette loi semble un geste souverain d’Alger, la main invisible d’Erdogan se dessine en toile de fond. Depuis le début des années 2000, la Turquie a tissé un partenariat économique serré avec l’Algérie, supplantant peu à peu la France en investissant dans des projets industriels et culturels. Mais ce qui frappe davantage, c’est l’usage stratégique et symbolique de la mémoire coloniale créé par Ankara.
Le président turc emprunte une rhétorique néo-ottomane pour peindre le passé ottoman en Algérie comme une époque fraternelle, tandis que la colonisation française est exhibée comme un crime absolu. Ce double discours sert à renforcer la position turque dans le Maghreb et auprès des diasporas musulmanes d’Europe. Il s’inscrit dans une politique d’influence directe sur la mémoire et les relations franco-algériennes, transformant l’histoire en un outil politique au service d’intérêts géostratégiques.
Une rivalité mémorielle entre la France et la Turquie au cœur des tensions à Alger
Cette surenchère politique s’illustre à travers plusieurs déclarations d’Erdogan depuis 2011, où le président turc n’a cessé d’aggraver le ton sur la colonisation française, explorant même la notion de génocide. Par exemple, en 2018, il a affirmé que l’armée française aurait massacré 5 millions de musulmans en Algérie, chiffre contesté mais chargé émotionnellement.
En confrontant ce souvenir brûlant avec les critiques françaises sur le génocide arménien, Erdogan manœuvre habilement pour détourner l’attention de son propre passé ottoman controversé. Cette dynamique crée au Maghreb un terrain favorable pour Ankara, qui reprend la figure du protecteur des victimes de la colonisation et se positionne en moteur des débats liés à la mémoire coloniale.
Les élections algériennes : urnes locales, enjeux internationaux
Dans un climat où les élections algériennes voient une forte abstention, la campagne mémorielle autour de la colonisation française devient un levier pour le pouvoir. Pourtant, c’est paradoxalement la Turquie qui sort renforcée de ce jeu, grâce à son alliance subtile avec certains réseaux locaux proches des Frères musulmans, et son discours de fraternité néo-ottomane.
Le scrutin à Alger ne se limite donc pas à un choix politique intérieur, il reflète une bataille d’influence plus large où se croisent enjeux mémoriels et rivalités géopolitiques. Erdogan y apparaît comme un vainqueur inattendu, surfant sur des urnes qui parlent certes d’histoire coloniale, mais résonnent avant tout des échos d’une lutte d’influence entre grandes puissances dans la région.





